Blue Moods Of Spain : A History, Pt. 1 de Spain

C’est l’histoire d’un garçon qui va à la fac avec l’idée devenir écrivain. Pas n’importe quel garçon puisque que son père est déjà célèbre. Son père, c’est Charlie Haden, une légende du jazz qui a, entre autres, défini avec Ornette Coleman le courant free. Dans l’impasse d’une scène hardcore qui ne veut plus dire grand-chose (avènement grunge oblige), et malgré le soutien du mythique label SST, Josh Haden se défait progressivement de son groupe, Treacherous Jaywalkers. À l’aune de la décennie 90, Josh va bâtir patiemment cette nouvelle auberge espagnole, signataire du premier et inestimable album The Blue Moods Of Spain (1995). On pourra d’abord rester circonspect quant à l’intérêt archéologique de cet artefact, regroupant des démos enregistrées essentiellement en solo pendant l’année 1993, mais très vite on se prend au jeu. C’est seulement la genèse de ce qui aura, deux ans plus tard, une portée universelle, mais c’est déjà souvent beau à pleurer. C’est d’ailleurs dans une relative ignorance de ses contemporains que Haden Jr trace des lignes sur un cahier de notes, ne revendiquant comme influence que le blues de Bessie Smith, John Lee Hooker et Muddy Waters, les lentes progressions lysergiques de Spacemen 3 et les country songs velvetiennes et effondrées de Cowboy Junkies. Pendant ce temps-là, Galaxie 500Codeine, SlintSwellIdaho,LowBedhead ou même The Supreme Dicks ont fait aussi rendre les armes à la vélocité pour ne garder que l’âme et l’indolence d’une musique américaine éblouissante de lenteur assumée. On imagine volontiers son auteur autiste, solitaire, patient et donc, comme son illustre géniteur, à l’avant-garde d’un courant qu’il ne rejoindra qu’une fois en pleine lumière. 

 


Brutes de décoffrages et navigant dans une basse fidélité plus imposée que choisie (enregistrée généralement sur un 4-pistes de fortune), les prémices de ce que va devenir Spain sont évidentes dès Phone Call, crédité aux Treacherous Jaywalkers, dont ce sera l’ultime démo. On entend déjà, une saillie moyennement furieuse mis à part, toute la mesure et une partie de l’élégance qui caractériseront les merveilles à venir. On retrouve ensuite Josh Haden complètement seul pour So Far Away From You, superposant les lignes de basse et, tâtonnant, trouvant déjà le corpus embryonnaire de World Of Blue (pièce maîtresse de The Blue Moods Of Spain). Tout au long de ces treize morceaux, pas toujours très aboutis mais là n’est pas leur finalité, on observe avec admiration la patience d’un homme qui cherche en exprimant parfois naïvement ses tourments – les paroles sont assez simples, voire simplistes. Et s’il ne sait pas encore qu’il va mettre au monde un trésor, dont Johnny Cash en personne reprendra à son compte une chanson (Spiritual), on devine néanmoins à l’écoute de Before It All Went Wrong, sommet de cette collection finement dépressive, le fabuleux potentiel de ce talent en construction. Transcendant sa solitude, Josh Haden rencontre finalement Ken Boudakian, puis Jesse Engel et Evan Hartzell qui formeront la première ossature de Spain, et que l’on retrouve sur Waking Song, dernier morceau du disque dont l’audition un peu boiteuse laisse à penser qu’il a encore fallu de longues heures de répétition, de pondération voire d’apprentissage avant que l’ensemble ne se laisse véritablement couler vers les heures bleues qui firent sa renommée. Si tout n’est pas indispensablement génial, loin s’en faut, on constate que ce qui est élaboré en ces lieux tend vers le chef-d’œuvre de mesure et de mélancolie sourde que sera le premier LP de Spain. De quoi patienter donc, en attendant de vraies retrouvailles avec cette entité restée comme une seconde nature, dormante pendant de trop longues années, mais dont le retour aux affaires a été amorcé par un magnifique single, l’étincelant I’m Still Free. Liberté, voilà le secret de Josh Haden.

Etienne Greib