Entrevue - 29/05/12 de Spain

Onze ans après avoir croisé sa route, on retrouve Josh Haden semblable au souvenir que l’on avait conservé d’un musicien passionnément dédié à la très haute idée qu’il se fait de l’art en général et de la musique en particulier. Avec ce sens de la lenteur et de l’économie qui caractérise si bien sa musique, et notamment son quatrième album tant attendu, il distille chacune de ses paroles en l’entourant d’une application et d’une précaution infinies qui laissent entendre que le moindre fragment de phrase est le produit d’une réflexion aussi attentive que douloureuse. Le fils de Charlie Haden tente ainsi de revenir sur les péripéties de cette longue décennie d’embarras contractuels et de silence forcé dont il a fini par ressortir presque intact. [Interview Matthieu Grunfeld].



Le troisième et précédent album de Spain, I Believe, datait de 2001. Comment se fait-il que tu sois resté silencieux pendant plus de dix ans ?

Ce n’est pas tout à fait exact puisque j’ai publié un disque solo, Devoted, en 2007. Sans trop rentrer dans des détails juridiques ou personnels qui seraient sans doute ennuyeux, disons qu’après la sortie de I Believe, j’étais passablement déprimé et totalement dégoûté par l’industrie musicale. Franchement, je ne sais toujours pas très bien ce qui s’est passé. Peut-être était-ce à cause de ma personnalité, toujours est-il que tous les membres du groupe ont décidé de laisser tomber après la tournée et que je n’avais plus de manager. J’étais tellement frustré que j’ai décidé d’abandonner provisoirement la musique et que je me suis juré de ne jamais plus sortir d’album sous le nom deSpain.

Qu’est-ce qui t’a finalement décidé à faire marche arrière ?
Avec le temps, les blessures finissent par cicatriser. J’ai aussi bénéficié des encouragements de ma famille et de quelques amis, notamment de Rich Machin de Soulsavers. Pendant plusieurs années, il me disait à chaque fois que je lui parlais : “Josh, il faut absolument que tu reformesSpain ! J’avais beau protester, à force, j’ai fini par me rendre à ses arguments. Ensuite, il a fallu également que je trouve des musiciens avec un profil adapté au projet. C’est devenu un peu plus concret à partir du moment où j’ai rencontré le guitariste Daniel Brummel, en 2008. Ça a toujours été mon point faible : je ne joue pas très bien de la guitare et j’ai besoin de pouvoir me reposer sur un musicien qui comprend intuitivement ce que je cherche à faire sans que je doive lui expliquer trop précisément. Une fois que j’ai commencé à travailler avec lui, les choses se sont mises en place un peu plus vite, même si nous avons pris presque deux ans pour enregistrer l’intégralité de ce nouvel album.

Pourquoi ce délai supplémentaire ?
Au départ, nous n’avions le soutien d’aucun label et donc aucun financement. Et puis nous avons travaillé sur de très nombreux morceaux avant de nous décider à faire le tri. J’avais énormément de chansons en stock, et notamment un grand nombre de compositions qui dataient des années 90, que je n’avais jamais pris le temps d’enregistrer. Only One, le morceau d’ouverture de The Soul Of Spain, est un titre extrêmement ancien, qui est même antérieur au premier album. I Love You aussi. Je souhaitais à la fois que nous prenions le temps de rendre justice à tous ces fragments du passé qui me tenaient à cœur, mais aussi que nous puissions travailler ensemble sur de nouvelles chansons.

Le 45 tours que tu as publié en 2010 avec cette nouvelle formation de Spain s’intitulait I’m Still Free, une chanson qui figure également sur l’album : le titre avait-il valeur de symbole ?
Oui, en quelque sorte. C’est une chanson qui fait évidemment référence aux démêlés que j’évoquais précédemment avec Dreamworks : j’ai enregistré cet album solo, produit par Dan The Automator en 2003, essentiellement parce que j’étais encore lié contractuellement à ce label. Et lorsqu’ils ont fait faillite, ils ont non seulement refusé de le sortir mais aussi de me restituer les bandes, tant et si bien que j’ai dû payer un avocat pour les récupérer et pouvoir les publier, quasiment à compte d’auteur, presque quatre ans plus tard. Dans ce contexte, I’m Still Freerésonne à la fois comme une déclaration personnelle, et comme une critique sociale. J’avais envie de restituer le bonheur d’être parvenu à me libérer de ce fardeau qui pesait sur moi depuis dix ans et d’exprimer de manière plus globale mes sentiments très mitigés sur la société américaine et son évolution. C’est pourquoi le premier couplet fait directement référence aux paroles de notre hymne national.

Récemment, tu as également été sollicité pour rejouer l’inaugural The Blue Moods Of Spain(1995) en intégralité sur scène. Ne crains-tu pas que cela entretienne la nostalgie des fans et que cela détourne leur attention du nouvel album ?
Oui, peut-être. Mais je tenais à le faire à la fois pour faire plaisir au public et pour refermer cette période difficile en revisitant les origines du groupe. Nous sommes précisément en train de répéter en ce moment même et cela me donne une impression très étrange : j’ai presque le sentiment de repartir à zéro, de refermer un cercle. En même temps, j’ai été surpris de la rapidité avec laquelle certains automatismes sont revenus : je n’ai presque pas eu besoin de réapprendre les paroles et je me suis également souvenu assez facilement de la manière dont je pouvais jouer tous ces titres à la basse il y a quinze ans.



PUNK ROCK
Une fois encore, tu as choisi un portrait féminin pour la pochette de cet album : était-ce une manière de marquer la continuité avec le reste de ta discographie ?
Oui. J’ai toujours accordé une grande importance à l’aspect visuel des disques de Spain et surtout au fait que les illustrations soient des sortes d’icônes classiques à la beauté intemporelle, de manière à ce qu’il soit impossible de dater précisément ces portraits. Je veux à tout prix éviter de m’inscrire trop explicitement dans une époque, que ce soit musicalement ou visuellement. Quant au choix de ces figures féminines, elles prolongent symboliquement le contenu des chansons. La plupart de mes textes évoquent les relations amoureuses et, au-delà, la difficulté que nous pouvons tous éprouver à surmonter nos différences pour fusionner dans une forme d’unité harmonieuse. Je crois que cette tension entre l’identité et l’altérité est au cœur de notre société, qu’il s’agisse des rapports entre hommes et femmes, entre voisins, entre amis, entre communautés. C’est un thème qui est constamment présent dans mon esprit.

Si on le compare aux trois précédents LP, The Soul Of Spain marque un certain nombre d’évolutions, notamment au niveau des arrangements : la basse et la guitare sont toujours très présentes mais on y entend aussi davantage de claviers et même des cordes sur Walked On The Water. Comment as-tu intégré ces nouveaux éléments ?
J’essaie simplement de réfléchir aux arrangements en essayant à la fois de mettre en valeur le mieux possible chaque chanson et de tirer parti du talent des nouveaux membres. Par exemple, pour Without A Sound, je savais que Randy Kirk, le nouveau claviériste, était capable de jouer dans un style traditionnel, un peu honky tonk et j’ai donc voulu accentuer le côté country de cette chanson en lui demandant d’interpréter deux solos de piano et d’orgue qui se retrouvent au cœur du morceau dans la version finale. J’ai aussi été très heureux de pouvoir retravailler avec mes sœurs, Petra et Rachel, qui assurent les chœurs sur quelques titres, ce que je n’avais plus eu l’occasion de faire depuis le premier album, simplement parce que nos emplois du temps n’étaient pas compatibles. C’est aussi un autre avantage de ne plus avoir d’échéance fixe : tu peux mieux t’adapter aux contraintes des autres.

Comparés à ces morceaux très calmes, Because Your Love et Miracle Man apparaissent comme les plus bruts et les plus rock de toute ta discographie. Etait-ce un moyen de revisiter une partie cachée de ton passé musical ?
Incontestablement. D’ailleurs, quelques amis qui me connaissent depuis l’adolescence m’ont tout de suite dit que ces deux morceaux ressemblaient presque à ce je pouvais jouer à seize ans avec mon tout premier groupe, Treacherous Jaywalkers. Les gens ont tendance à oublier que j’ai joué dans des groupes de rock à la fin des années 80, bien avant de démarrer Spain, et que je viens avant tout du punk, même si je n’en ai pas l’air. J’ai toujours adhéré à l’éthique du punk, au refus de la virtuosité. C’est pour cela que je n’ai jamais formellement étudié la musique ou pris de cours pour jouer de la basse ou pour chanter. En même temps, il s’était écoulé tellement de temps depuis la sortie du précédent LP que, cette fois, j’ai décidé de ne m’imposer aucune limite et d’explorer le plus de styles possibles. J’ai écrit Because Your Love en un quart d’heure et, pendant un instant, je me suis dit que le tempo était trop rapide pour l’inclure sur un album de Spain. Finalement, j’aimais tellement la chanson que j’ai décidé de ne pas me censurer. Quant à Miracle Man, c’est une composition très ancienne qui date de 1992 et qui, à l’époque, était plutôt un blues midtempo. Nous avons essayé d’enregistrer une version plus rapide qui m’a semblé beaucoup plus satisfaisante.

La plupart de tes textes évoquent l’amour à la fois dans sa dimension humaine ou charnelle et dans sa dimension spirituelle. Est-ce que cela reste ta marque de fabrique en termes d’écriture ?
Peut-être bien, oui. J’ai toujours pensé que la musique et les chansons sont susceptibles de toucher et d’émouvoir les gens d’une façon plus directe, plus puissante que n’importe quelle autre forme d’art. Et je crois aussi que pour essayer d’y parvenir, il faut s’élever dans l’écriture au-dessus des contingences particulières et des détails biographiques trop spécifiques. Comme toute forme d’art, une chanson réussie doit nous élever au-dessus de nous-mêmes et posséder une dimension spirituelle. Même si mon inspiration provient toujours d’expériences personnelles, je n’ai jamais été un storyteller. Je suis totalement incapable d’écrire un texte pour raconter ma dernière sortie du samedi soir ou mes courses au supermarché, ou bien pour que le monde puisse entendre à quel point je me trouve sexy. Je n’ai rien personnellement contre les artistes qui se contentent de cela, mais je reste persuadé que cela n’a absolument aucun intérêt. Quand j’étais jeune et que je jouais dans ce groupe punk, j’essayais souvent d’écrire des textes plus complexes, plus malins et plus élaborés que nécessaire. Lorsque j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai redécouvert un certain nombre de classiques. Depuis, j’ai toujours été fasciné par la beauté et les résonances universelles des paroles très basiques et très simples du blues, et tout particulièrement par celles des chansons de John Lee Hooker. Si je pouvais arriver à un tel dépouillement tout en touchant à une forme essentielle d’humanité, cette petite partie de chacun d’entre nous qui ne relève pas d’une dimension corporelle ou matérielle, je m’estimerais pleinement heureux. 

Matthieu Grunfeld